Mosmin -Donner la parole aux femmes

Khiwai, village assiégé par les tensions communautaires d’Uttar Pradesh

« Khiwai Khiwai ? » C’est la phrase que répète le conducteur aux marchands de journaux et aux cultivateurs alors que la voiture erre parmi les plantations et les canaux dans la campagne d’Uttar Pradesh, à la recherche du village musulman de Khiwai. On oublie facilement que Delhi n’est pas si loin, pendant que l’on traverse ce paysage rural, ponctué de villages et de mosquées.

 

La recherche n’est pas désagréable. On est vite fasciné par les camions indiens, aux carrosseries couvertes de peintures, ou par les couleurs vives des touk-touks qui se multiplient à chaque fois que l’on approche d’un village. On est dans la période du Ganesh Chaturthi, le festival du dieu Ganesh, et certaines familles hindoues organisent de grandes festivités, en immergeant des statuettes du dieu-éléphant dans les canaux, avec une fanfare de musique et de confettis.

Aux abords de la rivière Hindon, une de ces célébrations prend des allures de provocation. Alors que la fête bat son plein, un musulman observe la célébration avec un air réprobateur, et lance quelques imprécations à la multitude. Les hindous semblent l’ignorer, mais l’un des musiciens se retourne et le dévisage d’un sourire goguenard.

Cette brève interaction rappelle les tensions qui traversent l’Uttar Pradesh depuis des décennies. État rural extrêmement peuplé, il abrite une majorité écrasante d’hindous, qui voient cette région comme le berceau de leur religion et de leur culture. La plupart des villes sacrées de l’hindouisme, comme Varanasi et Ayodhya, se situent dans cette région du Nord de l’Inde.

 

Les musulmans sont la première minorité de l’Uttar Pradesh, et les conflits à leur encontre sont monnaie courante. La mémoire des pogroms anti-musulmans des années 90 est encore vive : une véritable vague de violence commencée lors de la démolition de la mosquée Moghole de Babri, en 1992, par des hindous qui revendiquaient qu’elle avait été construite sur le lieu de naissance de Rama, incarnation du dieu Vishnou.

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Le village de Khiwai est un des rares villages à majorité musulmane de l’État d’Uttar Pradesh. En réponse à la recrudescence des violences communautaires, il est actuellement sous l’emprise de chefs religieux conservateurs, qui imposent une vision rigoriste de l’Islam. Les femmes vivent sous la surveillance de leurs parents, leurs maris ou leurs beaux-parents, et les enfants sont poussés à préférer l’école Coranique à l’école publique.

Alors qu’on approche enfin le village, on aperçoit vite la division entre le petit quartier hindou et la vaste section musulmane. Peu de femmes sont présentes, hormis celles qui observent les visiteurs d’un regard furtif depuis leurs portes et leurs fenêtres. Mais l’ambiance est loin d’être solitaire, car les enfants débarquent par milliers, fascinés par la caméra et le microphone.

 

Les adolescents portent tous des coupes de cheveux à la Neymar, d’autres sautent face à l’objectif en criant « selfie ! » pour réclamer une photo. On attribue à Gandhi d’avoir dit que la vraie Inde ne se trouvait pas à Calcutta ni à Mumbai, mais dans ses innombrables villages. Khiwai n’a pourtant pas été épargnée par la mondialisation.

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Il faut encore traverser un dédale de maisons et de mosquées de briques, entouré par le regard curieux des enfants. Au cœur de ce petit village, il y a Mosmin.

Mosmin, artisane féministe dans un village d’hommes

Mosmin est une jeune artisane issue d’une famille de paysans de Khiwai. Délaissée par son mari, qui l’abandonna pour une autre femme, elle est revenue vivre avec ses parents malgré la stigmatisation dont elle souffrait en tant que femme délaissée.

Déjà mère de 3 enfants, elle a commencé à produire de l’artisanat pour des revendeurs du commerce conventionnel afin de subvenir aux besoins de sa famille. Cependant, la rémunération était dérisoire et inconstante.

Après avoir eu vent de l’association TARA projects, qui aidait des artisans à accéder au commerce équitable, elle décida d’entrer en contact avec eux.

Malgré l’interdiction de sa famille, elle prit un bus pour Delhi pour rencontrer Moon, la présidente de TARA Projects. C’était la première fois qu’elle quittait Khiwai depuis son mariage.

Avec le soutien de TARA, Mosmin est parvenue à fonder un atelier dans son village, en veillant à le rendre le plus accueillant possible : air conditionné, étalages organisés, eau potable… Petit à petit, elle a convaincu les femmes de venir travailler dans ses locaux, tout en rassurant leurs familles qu’il n’y avait pas de risques dans l’atelier.

Toujours méfiants vis à vis du projet de Mosmin, les hommes ont affrété un bus pour aller visiter TARA Projects à Delhi. En effet, ils craignaient que cet atelier soit une ruse des femmes pour voir d’autres hommes. Toutefois, après avoir constaté que TARA était dirigé par une femme, ils se sont sentis rassurés et ont permis à Mosmin développer son projet.

Aujourd’hui, l’atelier de Mosmin est devenu un lieu où les femmes peuvent gagner leur propre argent, mais aussi parler et s’amuser librement, loin du regard des hommes. Avec le soutien de TARA, on y a même organisé des séances d’alphabétisation et des cours de mathématiques pour aider les artisanes à négocier leurs salaires.

17 artisanes travaillent actuellement dans l’atelier de façon permanente, mais plusieurs autres y travaillent de façon ponctuelle. Quand elles ont des commandes, elles gagnent 350  roupies par jour pour 6 à 7 heures de travail (le salaire minimum par jour en 2019 pour le  travail non qualifié en Uttar Pradesh était de 318.42 Roupies).

Mosmin est désormais devenue un exemple pour beaucoup de femmes de son village. Elle envoie ses enfants à l’école publique, et elle se bat pour l’égalité des genres en donnant l’opportunité aux femmes de travailler, d’avoir un revenu, de devenir indépendantes et d’être reconnues au sien de leur communauté.

 « Nous n’avons pas eu la chance d’aller à l’école mais maintenant mes enfants reçoivent une éducation. Cela a été possible grâce au commerce équitable. Il nous a donné la force de dire ce que nous pensons. »

-Manuel-Antonio Monteagudo

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